Dans les flammes de Rammstein
Article écrit par Jérémie Couston dans le supplément parisien au Télérama : « Télérama sortir » n°2874.Du 9 au 15 février.
DANS LES FLAMMES DE RAMMSTEIN
Phénomène national, les rockeurs germaniques prennent d’assaut Bercy avec un show pyrotechnique époustouflant.
Rammstein : en allemand, il faut racler la gorge et accentuer la diphtongue finale. En français, on traduit par « parapet » et la prononciation fait sourire. On comprend vite pourquoi le sextet originaire de Berlin-Est s’obstine à chanter dans la langue de Goethe. Après tout, ça ne les a pas empêchés, en dix ans, de vendre plus d’un million d’albums en Europe, et autant aux Etats-Unis. L’Oncle Sam a décidé d’apprendre à prononcer les gutturales ! Fondé en 1993, Rammstein est le premier groupe teuton, depuis Kraftwerk, à s’imposer massivement à l’intérieur et hors de ses frontières. Son succès repose sur une formule qui a peu évolué depuis son premier album, Herzeleid (« Peine de cœur »), en 1995 : du hard rock brutal refroidi par des synthés et des boîtes à rythmes (le « métal-indus », pour les toqués des étiquettes), assené à grand renfort de shows pyrotechniques et de chorégraphies au goût pas toujours très sûr. Cousins germains de Kiss, d’Alice Cooper ou de Marilyn Manson, Rammstein pisse (du pastis) sur les premiers rangs à l’aide du phallus en plastique, ou mime des sodomies. Cette dernière blague, effectuée sur le sol américain pendant le Family Value Fall tour, en 1998, leur coûta même une garde à vue. Si l’on est encore loin des bouteilles d’urine et des cadavres de lapins lancés sur scène par le public mécontent lors de certains festivals de métal (version trash),les provocations de Rammstein vont finir par leur attirer des ennuis. Leurs corps bodybuildés et leurs belles gueules de trentenaires (cheveux courts, costards), photographiés sur les pochettes des albums et les affiches, sont atypiques dans la scène métal, plutôt habituée aux crinières crades et aux tatouages sataniques. Ajoutez à ça la très maladroite utilisation d’extraits des Dieux du stade, de Leni Riefenstahl,la réalisatrice préférée du IIIè reich, pour leur clip de Stripped, une reprise de Dépêche Mode, et les pires épithètes ne tardent pas à pleuvoir sur les six rockers germaniques. « Nous ne cherchions pas à choquer. Nous trouvions juste que ces images collaient très bien à la musique, c’est tout, explique Richard Z.Kruspe-Bernstein, le guitariste et porte-parole du groupe. Nous n’avons aucun regret à ce sujet et si c’était à refaire, nous n’hésiterions pas une seconde. » Les attaques les plus violentes viennent des médias et des autres groupes allemands, ravis de trouver une bonne raison de casser du sucre sur le phénomène national. Pour dissiper les soupçons, Rammstein écrit alors une chanson aux paroles claires (Links 2,3,4) : « Ils veulent mettre mon cœur sur le droit chemin : Mais il bat à gauche. » Devant la pression des journalistes, ils sont forcés de prendre position dans les médias. « Si on tient vraiment à nous placer sur l’échiquier politique, c’est à gauche, que ce soit clair une fois pour toutes ! » Ils évitent désormais le look aryen sur les photos et mettent la pédale douce en concert. Pour soigner leur image à l’international, ceux qui doivent une partie de leur célébrité à David Lynch, qui plaça deux de leurs titres sur la BO de Lost Highway, acceptent de jouer "Feuer frei !" dans un blockbuster américain avec Vin Diesel en 2001 (XXX, de Rob Cohen). « On tournait la scène à Prague, dans une église désaffectée où l’air était glacial,se souvient Richard. On est arrivés à 18 heures, comme on nous l’avait demandé, et on a dû poireauter jusqu’à 6 heures du matin avant de jouer ! » L’expérience ne les a pas réconciliés avec leurs cousins d’Amérique, comme en témoigne le refrain de leur dernier single à prendre au second degré : « we’re all living in Amerika, Amerika, Amerika ist wunderbach » (« Nous vivons tous en Amérique, c’est merveilleux »). Pour autant,ils ne sont pas fâchés avec le cinéma. Ils ont même un nouveau projet, mais avec leur compatriote Werner Herzog.
VOYAGE AU BOUT DE L'ENFER.
14 décembre 2004, Hambourg : 30è date de la tournée.
Un concert de Rammstein, c’est d’abord une salle aux dimensions démesurées pour abriter le déluge de fans et de flammes. Avec une hauteur sous plafond minimale pour éviter de cramer les cintres. Pas d’inquiétude pour ce soir, la Color Line Arena, située dans la périphérie de la ville hanséatique, est un monstre au look d’aéroport futuriste : 16 000 places, des écrans géants et une coursive circulaire garnie de fast-foods(saucisses, harengs, burgers, pizzas, saucisses, harengs… en alternance) et d’innombrables bars qui mettent tout spectateur à moins d’une minute d’une wurst-Bier. Première surprise, le public est plus varié qu’on aurait cru. Il y a bien quelques férus de headbanging (ceux qui remuent la tête à se transformer le cerveau en sauce blanche) et une proportion raisonnable de corbeaux et de corneilles (résilles noires, cheveux noirs, idées noires),mais le gros des troupes a la quarantaine bien sonnée et la dégaine du fan de Johnny. On dénombre même des Großmutter et des Großvater qui assument sans problème leur passion pour le métal. Sur une scène à deux étages truffée de pupitres-ascenseurs, les six Berlinois apparaissent, moulés dans des combinaisons de cuir et de métal, mi-gothique, mi-SM. A l’exception du claviériste, torse nu et recouvert de peinture camouflage, visage compris. Les guitares envoient la sauce, soutenue par une batterie martiale. Et 16 000 personnes se mettent à chanter en chœur « Reise Reise » (« Voyage, Voyage », tube du dernier album) en faisant « les cornes de Satan » (poing fermé, auriculaire et index dressés, signe de ralliement du « métalleux »). Puis les premières flammes et fumigènes font leur apparition sur les côtés de la scène. On apporte ensuite au chanteur deux espèces de flingues qu’il se fixer sur les avant-bras. Il s’avance, grave, et projette des flammes d’une bonne dizaine de mètres. Hurlements de joie dans le public. Les tubes s’enchaînent ;peu de gens restent assis. Avant le rappel, l’huluberlu recouvert de peinture kaki sort un bateau pneumatique de derrière la scène,s’installe à genoux à l’intérieur et entame un « tour de stade » porté à bout de bras par la foule en délire. Bluffant.