Es brennt !
Article paru dans Freitag 12 du 24 mars.
http://www.freitag.de/2006/12/06121201.php
Traduction de l'allemand :
Ça brûle !
L’Allemagne, un mythe. A l’étranger, ils font partie des Allemands les plus populaires ; chez eux, ils gênent certains. A propos du « rock qui donne le frisson » de Rammstein.
Quand le groupe va-t-il recevoir la croix du mérite ? Au cours des dix dernières années, personne n’a fait autant pour l’expansion de langue allemande à l’étranger. Que ce soit au Dschumanschi, à Saratow sur la Volga ou sur les marchés de légumes sur les hauts plateaux du Mexique – l’Allemagne est culte quand le son Rammstein se fait entendre. Partout dans le monde, des élèves et des étudiants apprennent la langue allemande à l’aide des textes de Rammstein. Rammstein devrait être actuellement le mot allemand le plus connu sur la planète, le seul, certainement, qui est chanté par de millions de non-Allemands dont les yeux s’allument à ce moment-là.
Dans leur propre pays, les prophètes comptent peu. Cruels, misogynes, germanophiles, depuis peu homophobes, peut-être sont- ils même nazis. Est-ce que le monde serait devenu nazi sans qu’on s’en aperçoive ?
« J’aime bien les gens qui aiment leur travail », dit une étudiante russe pour expliquer son amour pour Rammstein. « Super énergie, super rimes, super textes ! » Un pays vraiment patriotique rassemblerait ses plumes les plus précieuses pour honorer le phénomène d’un point de vue esthétique dans des débats publics.
Mais à partir du moment où quelqu’un roule le r de Schiller d’une façon si joliment allemande, comme le fait Till Lindemann le chanteur de Rammstein, et comme s’exercent à le faire des milliers d’élèves dans des cours de langue, partout dans le monde, on reste dans la forêt allemande des contes de fées. Mais même Ernst Busch et le r des Allemands des Sudètes et des Schwabes des Banates font partie de la culture allemande.
Allemands et à la pointe de l’air du temps, au pays, on ne pardonne pas à Rammstein cette offense. Pourquoi les Allemands devraient être et parler ainsi, avoir l’air d’un motherfucker du Mississsipi venant d’être libéré de l’esclavage, d’un gangster de South Central ?
Rammstein n’a pas nourri la culture pop mondiale avec le Schuhplattler * (*danse folklorique bavaroise), ni avec une parodie de l’Allemagne mais avec les contes de Grimm, des histoires qui font peur, belles et pleines d’épouvante, notre sagesse populaire.
Celui qui a vu le concert au Wuhlheide en 2005 a su dès la première seconde : ces gars-là viennent certes de Mecklenburg- Vorpommern, mais on a pas affaire à des provinciaux. Après tout, ils ont encore et toujours le culot, la confiance en eux et le goût pour jouer avec les nerfs pour se mesurer aux images les plus conséquentes de l’histoire de l’art récente – Au film « Apocalypse now ». Au bout de trois secondes, les bruits d’hélice pouvaient faire penser : c’est de là qu’on vient, voyons comment ça continue. Un homme brûle, c’est ainsi qu’on a grandi, Dresden, Coventry, Vietnam, Rammstein. Celui qui ne le croyait pas pouvait rembobiner la vidéo.
D’un point de vue historique, c’était nouveau. Avant l’invention du cinéma et de la télévision, les gens brûlaient souvent comme les sorcières ou dans les contes qu’on se racontait. On ne pouvait pas être assis dans son fauteuil et regarder. On devait l’imaginer. C’était l’histoire d’un être qui était assis là, en face, quelqu’un qu’on connaissait. Cet être réel racontait des contes de fées, comme « Das eigensinnige Kind »* (*« L’Enfant têtu ») qui ne compte que quatre phrases. L’enfant têtu ne veut pas écouter sa mère. Il n’est pas dit concrètement quelle consigne il refuse de suivre. Mais il doit mourir. Il est mis dans la tombe. « Aucun médecin ne pouvait l’aider, même le bon Dieu n’avait pas de compassion ». Malheureusement, « son petit bras était encore tendu vers le haut », c’est pour cela que la mère a dû aller sur la tombe et frapper avec son fouet sur le petit bras, seulement à ce moment-là, il s’est retiré et l’enfant a été en paix sous la terre. »
C’est avec ce genre d’histoires qu’on animait les soirées en famille autrefois. Des squelettes tombent par la cheminée, des têtes de morts sculptées, des petites filles cousues dans des cadavres d’animaux, c’est un joyeux sadisme qu’on peut trouver dans nos contes de fées allemands : on part dans le monde pour apprendre le « avoir peur ». Chez Rammstein, il y a plus d’optimisme : « Un petit être fait semblant de mourir. Il voulait être tout à fait seul. Le petit cœur ne battait plus depuis des heures. Aussi, on l’a donné pour mort. Il sera enterré dans un sable humide avec une boîte à musique dans les mains. Les premières neiges couvrant sa tombe ont tout doucement réveillé l’enfant »
Rammstein est méchant, allemand, ironique et dit oui à la vie jusqu’à l’extase – un mélange explosif, - leur succès mondial le montre bien. Ils ne disent pas s’ils sont à droite ou à gauche : « ils veulent que mon cœur soit à droite, mais quand je regarde vers le bas, là, on entend gauche ! gauche ! gauche 2- 3- 4 ». Ils rôdent comme des loups blancs dans les bois, ils se laissent rosser par Blanche-Neige. Ils chantent « je veux périr sous des applaudissements ! » - La politique ne fait rien d’autre non plus, elle se réfère seulement aux droits de l’homme. « Vous devez me faire confiance », ça sonne plus crédible venant de la bouche de Rammstein que de celle d’Angela Merkel.
L’art contient souvent un élément d’affirmation, affirmation de l’être, sans jugement moral. Ça peut être une vision naïve, irréfléchie telle qu’elle a été employée et justement honorée dans la littérature, par exemple par Imre Kertész dans « Roman eines Schicksallosen * » (* « roman d’un Sans-destin »). Là, l’homme SS apparaît sous une forme pure, presque comme un être beau, pense sa victime de quatorze ans. Et la force de la vision naïve consiste dans le fait que le narrateur ne cherche pas quelle est sa faute, comme le fait encore le Joseph K. de Kafka, mais dit oui, même si oui fait penser au couinement de la souris Joséphine.
Guernica de Picasso est également une œuvre qui affirme , ce qui ne veut pas dire qu’elle dit oui à la guerre, mais oui à l’engagement , à montrer la frayeur engendrée par la guerre avec une intensité telle que l’on pense à l’évènement réel qu’est la guerre. La frayeur vient de l’objet, pas de l’œil.
Le oui de Rammstein sonne assez fort. C’est après tout du rock. Avec Rammstein, on a le droit d’avoir peur, bien sûr. Parce qu’avoir peur, c’est super. Parce qu’il n’y a pas que les enfants qui aiment avoir peur. Parce qu’on a pas besoin de pleurer quand les retraites baissent de deux cents pour cent. Parce que le rock est dionysiaque. Parce qu’il y a un droit de l’homme à avoir peur, surtout quand des armes intelligentes peuvent être construites, au nom qui le veut bien.
« Il n’est pas nécessaire d’être triste pour pouvoir être militant », dit Michel Foucault. Il n’est pas nécessaires de fermer les yeux sur les horreurs de la guerre car ça n’améliore rien. On a le droit – en tant qu’artiste – de se donner à l’horreur, d’en jouir, de danser sur la lame du rasoir, avant de voyager dans les ténèbres. On a le droit de jouer avec le feu qui, dans les concerts de Rammstein brille dans des formes toujours nouvelles : épouvantables, belles, effrayantes, torrides, frénétiques . On en a même le devoir. Nous sommes toujours vivants, même si des oiseaux morts tombent du ciel, ce qui semble un peu fantomatique.
Christoph D. Brumme (traduit par Vampirella z)