Interview de Mathilde Bonnefoy sur Anakonda in Netz
Rammstein
Inside the six
Mathilde, tu es issue d’un milieu artistique. Penses-tu avoir été prédestinée au cinéma ?
Mathilde Bonnefoy : D’une certaine façon par échappatoire. En effet, mon père est poète/écrivain et ma mère peintre/sculpteur. Je pense que j’étais d’une part conditionnée soit à devenir employée de banque, soit à m’intéresser à ces choses-là. Le film m’a permis d’aller un peu dans le monde artistique sans marcher sur leurs terrains. Ça fait très longtemps que je voulais en faire et c’est pour ça d’ailleurs que je suis allée en Allemagne et que j’ai fait du montage. Je suis partie très spontanément juste après la chute du mur il y a quinze ans. En fait, j’avais rencontré en France des Berlinois qui sont devenus des amis, ils ont habité chez moi à Paris et alors que je les raccompagnais à la gare, au lieu de monter dans le train avec eux, sans bagages, ni rien depuis je suis là-bas. J’ai senti un appel très fort d’un nouveau monde passionnant qui s’ouvrait à moi.
Lorsqu’on connaît ton parcours et que l’on sait que tu as travaillé avec Wim Wenders qui a un univers assez poétique, on peut se demander, qu’est-ce qui peut t’amener à rencontrer Rammstein et aimer le metal ?
M.B. : En fait, Berlin avant et après la chute du mur, c’était un petit monde clos à cause de la dictature, surtout dans le milieu artistique. Quand je suis arrivée là-bas, j’étais avec les personnes rencontrées à Paris qui, elles, faisaient partie de ce monde. Je me suis naturellement attachée à leurs amis. C’est ainsi que j’ai rencontré Rammstein car je suis restée avec Emmanuel, leur manager, les sept premières années de mon séjour à Berlin. Le groupe n’existait pas encore et j’ai passé mes premières années avec eux, et un beau jour, la formation s’est créée sous mes yeux. Ce qui m’attirait alors, c’était l’Est. Et ces musiciens expriment quelque chose de typiquement « est-allemand ». Ça fait aussi partie du génie de Rammstein qui ne pourrait pas être un groupe de l’Ouest. Ils ont un aspect poétique, leurs textes sont très beaux et forts, et leur musique mélange metal et expression artistique. C’est intense, ils sont sérieux et ne prennent pas ça à la légère.
Qu’est-ce qui te fait dire que Rammstein ne pourrait jamais être un groupe de l’Ouest ?
M.B. : C’est difficile à exprimer en une phrase car c’est un sujet vaste et passionnant à la fois. Mais pour résumer sommairement, après la guerre, l’Allemagne de l’Ouest a fait son mea culpa et s’est auto-flagellée. A l’Est, en revanche, ça n’a pas été fait de la même manière. En adoptant le communisme, les Allemands de l’Est ont tout de suite adopté un nouveau système, censé être le contraire de ce qui s’était passé avec le nazisme et donc l’identité allemande a pu être sauvegardée. Ça n’a pas été une sorte de honte et de détresse comme à l’Ouest. Tout ça pour dire que le sentiment d’identité a été moins brisé à l’est qu’à l’Ouest. Le fait d’être un Allemand qui chante dans sa langue, de prendre même le risque d’avoir l’air hyper germanique, ce n’est pas comme à l’Ouest associé à quelque chose de honteux, de dangereux et, potentiellement, d’extrême droite. Au début, en Allemagne occidentale, Rammstein a été perçu comme étant un groupe d’extrême droite.
Effectivement leur premier clip « Rammstein » était extrêmement dur, martial. Ça flirtait dangereusement aussi avec les images guerrières…
M.B. : Les thèmes abordés, la virilité et les symboles guerriers ou martiaux, ce sont des choses qui, en Allemagne de l’Ouest car c’est associé à de la culpabilité, celle d’avoir causé la seconde guerre mondiale et l’holocauste. Alors qu’à l’Est, ce n’est pas perçu comme ça. Il y a ce côté brut qui a été préservé et qui est présent chez Rammstein.
Tu as donc rencontré Rammstein par le biais d’Emmanuel ?
M.B. : Oui, car en fait, ils sont venus à lui. A l’époque, il était manager d’une jeune chanteuse de l’Est, Bobo in White Wooden Houses qui a eu un certain succès. Et, tout de suite, dans le milieu, il a été perçu comme un excellent manager. Du coup, les Rammstein l’ont contacté. Il a d’abord refusé. Eux ont alors vu quelqu’un d’autre mais, entre temps, le groupe lui a envoyé une cassette démo qu’on a écoutée : c’était déjà génial ! Il a donc décidé de les voir sur scène et il a été impressionné. Il les a pris immédiatement.
C’était donc avant le premier album. Scéniquement, à cette époque, c’était comment ?
M.B. : C’était pareil que maintenant sauf que c’était plus brut. Ce qui est beau dans Rammstein, c’est que tout ce qu’on voit c’est authentique. C’est-à-dire que c’est pas du tout une idée marketing ni commerciale, c’est vraiment leur personnalité et leurs centres d’intérêt. Par exemple, Till est fasciné par tout ce qui est explosif et même avant Rammstein. Je sais qu’il y a de très belles photos qui ont été faites par des amis où on le voit allumer des fusées. Déjà dès le début, il avait du feu sur scène.
Quelle idée te faisais-tu du groupe avant de les rencontrer et après ?
M.B. : Le fait qu’ils soient très bons explique la raison pour laquelle ils sont appréciés. Je crois qu’il y a aussi quelque chose de typiquement français dans l’intérêt porté pour l’art d’autres cultures. Par exemple, les Français ont été les premiers à vraiment apprécier le jazz, à aimer Hitchcock et les films noirs. Tu vois, aux Etats-Unis, le jazz n’était pas encore bien vu, alors qu’en France, il était déjà partout. C’est ce qui s’est sans doute passé pour Rammstein.
Quelle est leur vision de la France et des Français ? Qu’ont-ils pu te dire à ce sujet ?
M.B. : Je sais qu’ils ont eu d’excellents souvenirs en France et ils savent qu’ici, on les aime bien. Et c’est réciproque. C’est une relation qui marche très bien. Les Allemands en général sont soit fascinés, soit irrités par les Français. S’ils sont enchantés en général, c’est parce que la vie est très belle en France, les paysages sont très beaux et la nourriture est bonne. Je sais qu’ils ont beaucoup aimé le fait d’enregistrer un album dans le sud de la France. C’était très beau, tout le monde était très gentil avec eux, on leur faisait bien la cuisine, etc.
Venons en au concert de Nîmes qui figure que « Völkerball ». Les Rammstein t’ont-ils reparlé de ce concert ?
M.B. : Oui, ils étaient tous très enthousiastes. Emmanuel m’a appelé juste après le concert pour me dire à quel point c’était beau. Parce qu’apparemment, ils le disent aussi dans le film ; pour eux, c’était très impressionnant. Même si, à Bercy, ça a été fantastique pour eux aussi, un de leurs meilleurs concerts. Pour les caméras, c’était moins beau donc c’est Nîmes qui a gagné le droit d’être filmé.
Quelle idée se cache derrière le titre du documentaire "Anakonda Im Netz" ?
M.B. : C'est un intitulé un peu bizarre et drôle mais on l'a décidé assez rapidement, c'était un peu pour s'amuser. C'est une citation du film où Till parle de ses voyages. Emmanuel et moi, nous avons choisi ce titre parce que cela représente, d'une certaine façon, bien l'âme de Rammstein. Parce que ce véritable intérêt pour cet "Anaconda dans un filet" en Amazonie, c'est typiquement Till Lindemann. Pour le coup, ce n'est pas du tout du pipeau. C'est ça Rammstein, c'est un rapport au monde qui est intense, authentique et existentiel. Un anaconda dans un filet pour un touriste, c'est comme une petite photo et la montrer à ses copains. Mais pour Till, c'est une expérience profonde et forte qui représente bien son rapport au monde.
Ça rejoint ce qu’il prétend, à la fin du documentaire lorsqu’il annonce qu’il n’est pas quelqu’un de la ville mais plutôt de la campagne et qu’il est émerveillé par les paysages, par la nature...
M.B. : C’est exactement ça. Ça rejoint aussi l’idée de tout à l’heure où je disais que Rammstein ne pourrait être un groupe de l’Ouest. Pour moi, Rammstein c’est vraiment un mélange d’art au sens presque un peu sérieux et rébarbatif du terme, de metal et de campagne. Et ce mélange très bizarre et insolite, ça en fait quelque chose de si unique. Et ce mélange très bizarre et insolite, ça en fait quelque chose de si unique. Ce n’est pas un groupe manufacturé à l’américaine avec un conseiller pour l’image.
Comment leur est venue cette idée de réaliser un documentaire ? Pourquoi t’ont-ils choisie ?
M.B. : Ça faisait très longtemps que je voulais faire des choses avec eux. D’ailleurs, j’en ai fait de temps en temps. Là, c’est eux qui m’ont demandé de le faire. Au début, ce n’était pas vraiment un documentaire mais ça a un peu « enflé » en cours de route. L’idée, c’était juste de faire des interviews pour le DVD et je leur ai suggéré de faire le film en mélangeant des extraits de concert et en intégrant les photos de Frédéric Batier. C’est un petit peu comme ça que c’est devenu une sorte de package DVD, film et livre.
Quelle était ton idée de base pour ce film ?
M.B. : Comme il y avait ce sujet « Reise Reise » dans l’air, j’avais eu l’idée de leur demander quelles étaient leurs expériences de voyages, et j’avais aussi un peu espéré les faire parler des différences entre l’Est et l’Ouest, ce qu’ils ont fait mais pas tous, alors j’ai décidé de laisser un peu ce sujet de côté.
Quelles ont été les directives de Rammstein avant de débuter ce documentaire ?
M.B. : Je n’ai pas eu de directives mais en revanche ils contrôlaient tout ce qui se passe. Il n’y a pas un seul produit qui sorte sur le marché qu’ils n’aient pas vérifié tous ensemble, étudié et décidé de le sortir de cette façon.
A quel moment l’ont-ils découvert ?
M.B. : Comme ils ont participé, ils savaient bien ce que je leur posais comme question et je pense qu’ils ont été confiants parce qu’on se connaît bien depuis longtemps. Ils ont vu la version presque terminée du film.
Une fois le documentaire terminé, qu’as-tu appris d’eux que tu ne savais déjà ?
M.B. : A vrai dire, pas grand-chose. En revanche, ce qui est toujours fascinant et qui est très souvent une sorte de découverte pour moi, c’est quand on peut vraiment observer quelqu’un. Notamment au début, c’est beau de voir quand ils sont impressionnés par la masse de public qui est devant eux. J’ai coupé avec des images de Till en train de regarder les gens en plein concert. Et où on voit dans son regard qu’il est complètement impressionné. Il y a juste une sorte d’interstice où il est certes sur scène en train d’être le chanteur de Rammstein mais, en même temps, il y a un une petite pause dans la musique et surgit son étonnement. C’est toujours ces petites nuances personnelles qui sont des découvertes pour moi.
Le premier plan de ton documentaire se fige sur le logo Rammstein. Quel était l’effet voulu ?
M.B. : Ce que j’aime bien dans cette photo, c’est que ça représente bien l’image qu’ils aiment donner d’eux-mêmes en concert. Quelque chose de mystérieux avec un symbole qui a l’air crypté. On comprend ce que c’est, mais en même temps ça donne l’impression d’un monde féodal. Puis toute cette brume et ce noir, c’est comme un début mystérieux, comme les premiers plans d’une fiction. C’est ça que j’aimais bien car c’est l’impression qu’ils aiment créer sur scène.
Après, tu enchaînes directement sur cette anecdote concernant un fan à Guadalajara qui portait un tee-shirt avec une croix gammée. Pourquoi avoir choisi de commencer sur ça ?
M.B. : Je trouve l’anecdote hallucinante. C’est quand même extraordinaire d’arriver au Mexique et de rencontrer un indien avec un tee-shirt à la croix gammée et de comprendre en plus que ce n’est pas quelqu’un d’extrême droite du tout mais de constater que c’est par pure naïveté. En fait, c’est ça l’expérience du voyage, c’est-à-dire constater qu’on est tellement loin de l’Europe que pour les personnes qui sont là-bas, de l’autre côté de la planète, c’est juste un truc qui se rapporte à la culture allemande en général. En fait, il portait ça comme témoignage de solidarité culturelle. Nous, on vient d’Europe, on sait que c’est un symbole terrible et de voir que c’était vraiment candide, c’est ça qui leur a coupé le souffle. C’était de voir qu’ils étaient si loin de chez eux et que ce genre de choses était possible. D’autre part, je sais qu’il y a toujours eu cette controverse au début de l’histoire de Rammstein à propos de l’extrême droite et comme ils sont tellement éloignés de ça, je trouve que ce n’était pas mal de rappeler au public que ce n’était pas le cas. Surtout quand c’est Emmanuel qui le raconte. De par son apparence, ça prouve bien qu’ils ne peuvent pas être racistes.
Pourquoi, alors, les interviews des six membres n’ont-elles pas été filmées au même endroit ?
M.B. : D’une part, c’est difficile de parler à six personnes en même temps parce qu’ils parlent tous à tort et à travers et on aurait du mal à bien comprendre une réponse. Tu aurais eu le côté un peu figé d’une conférence de presse où l’un parle et les autres se taisent. Ou bien, il y aurait eu tout le monde qui parle en même temps et dans tous les sens et l’on n’aurait plus retrouvé de choses personnelles. D’autre part, ils ont tous chacun une vie privée et ne résident donc pas au même endroit. On est donc allés un peu partout pour les retrouver. Par exemple Olli, le bassiste, était en vacances en train de faire du surf tandis que Paul était chez lui à Berlin, richard, quant à lui, se promenait à New York.
Pourquoi avoir décidé d’entrecouper les images filmées live par des photos noir et blanc figées ?
M.B. : Lorsqu’on regarde les images de concert, on peut aussi être très enthousiasmé par la musique, par le montage du concert, par l’énergie que ça dégage donc on est dans l’instant présent. Avec les photos, on fait un pas en arrière et on voit ça dans le contexte. C’est-à-dire on a un peu l’occasion de réfléchir à ce que c’est. On voit que c’est une photo en noir et blanc, c’est une sorte de moment figé dans le temps et ça permet vraiment de se dire : « C’est quand même incroyable que ces personnes qui sont en train de nous parler dans les interviews, les voilà sur scène et on n’est pas dans la musique, pas dans l’interview mais on est juste en train de remarquer que ce sont des êtres humains sur une scène avec une foule en délire prise comme ça dans un moment très fugitif ». Et donc les photos ça permet de changer de perspective et de voir le bon côté intemporel de la chose.
Ton film se finit par une phrase de Paul Landers : « depuis dix ans, on ne sait pas ce que c’est que de demeurer longtemps à un endroit. Et ça, je vais le savourer entièrement. » Ces paroles sonnent un peu comme le glas. Toi qui es proche du groupe, as-tu l’impression que le groupe souhaite passer à autre chose ?
M.B. : Non, c’est-à-dire qu’en fait lorsque je les ai interviewés, c’était juste avant leur année sabbatique, la première depuis le début du groupe, ils étaient donc tous bien contents de pouvoir se détendre un peu mais là, crois-moi, ils vont revenir ! Tu peux en être sûre !!