Interview de Christoph Schneider
Rammstein, avec son rock puissant et l’esthétique de Riefenstahl,est devenu le groupe allemand ayant le mieux réussi à l’étranger, mais aussi le plus contesté. Ça n’a pas changé de ce point de vue en douze ans. Aujourd’hui sort le single Benzin, et Rosenrot le 28 octobre. Ralf Schuler s’est entretenu avec Christoph Schneider,batteur de Rammstein.
Le nouvel album de Rammstein s’appelle Rosenrot, et la couverture montre un bateau pris dans les glaces et presqu’entièrement gelé. Quel rapport faut-il y voir ?
Schneider : Le bateau s’appelle Rosenrot, pour tout le reste c’est seulement dû à notre imagination. Initialement, l’album devait s’appeler Reise Reise Vol II, car les chansons de l’album sont celles que nous avions déjà faites pour notre dernier album. Nous trouvons ce titre un peu moins prenant . Peut-être cette couverture arrivera à réunir ces deux titres en une seule image.
On retrouve ce motif chez Caspar David Friedrich, sauf que le bateau s’appelle Hoffnung (espoir) : Rammstein doit-il absolument être sombre et dépressif ?
Schneider : Quand Rammstein deviendra un groupe gentillet, on pourra se séparer. On ne peut faire qu'une musique qui exprime ce que nous sommes. Un romantisme sombre et une autodérision assumée, c'est tout ce que l'on peut faire. Le reste nous ne sommes pas en mesure de le faire ; donc on continue comme ça.
Suivez-vous les attentes des fans, ou uniquement votre propre inspiration ?
Schneider : Plutôt la deuxième. Naturellement, notre point de vue évolue. Rosenrot est un album très différent de Herzeleid (1995). Au début, nous avons trouvé tout ce qu'il fallait pour que le groupe marche : provocation, agressivité, dureté .Douze ans après, on s’aperçoit qu’on évolue toujours, qu’on s’intéresse à de nouvelles choses. On ne veut pas rester ad vitam eternam sur une ligne dure. Nous avons longuement discuté, pour savoir si nous devions nous cantonner à notre style, ou chercher à évoluer différemment. Je pense,qu’en tant que musicien,on se doit de se remettre en question et de changer son style pour avoir le sentiment de rester fidèle à soi-même. Nous ne sommes pas que des serveurs qui apportent à la table du public la musique qu’ils ont commandé, mais aussi des artistes qui veulent s’exprimer.De plus, nous avons toujours eu certains côtés calmes et paisibles en nous.
Est-ce que vos choix sont liés à des commentaires de fans, dont vous apprenez qu’ils attendent plus de dureté et d’agressivité ?
Schneider : Non, il n’y a rien de tel. Mais quand il y a une occasion de provoquer, nous la saisissons avec plaisir. Nous ne sommes pas timorés. Naturellement, nous savions que "Mein Teil" et le cannibale de Rothenburg déclencherait la polémique. Mais qui aurait pu écrire une telle chanson, sinon nous ? Nous ne pouvons pas être rentrés dans le rang.
Un groupe au tournant de sa carrière ?
Schneider: Ça, je dois y réfléchir un peu plus longtemps avant de répondre. On ne perd pas,avec les années,son identité. Je n’ai pas encore prévu de cure d’hormones pour la jeunesse éternelle.
"Je dois détruire, mais ça peut quand même m’appartenir", entend-on dans un morceau de Rosenrot (« Zerstören »): Rammstein deviendrait-il civilisé ?
Schneider : Nous ne construisons pas nos morceaux sur un modèle tout fait. Ce morceau a été construit autour de la guerre en Irak ; il aurait pu l'être comme une comédie. Je trouve d’ailleurs cela intéressant.
"Benzin ": une manifestation de l’inquiétude mondiale sur les combustibles fossiles, en temps de crise ?
Schneider : (rires) : Cette chanson n’est pas un accord de l’OPEP, si jamais qui que ce soit a pu le penser.
En Russie, on trouve des méthodes pour apprendre l’allemand, basées sur les chansons de Rammstein.Vous considérez-vous comme des ambassadeurs culturels ?
Schneider : Ambassadeurs culturels, c’est peut-être un peu excessif. C’est vrai qu’on a déjà entendu des gens nous dire qu’ils ne connaissaient rien d’autre que Rammstein sur l’Allemagne. C’est,pour le moins, assez flatteur pour nous ! Mais plus sérieusement, si on peut ouvrir des esprits et intéresser les gens à notre pays, ce serait une belle réussite.
Si on en croit les rapports de presse, les ravisseurs de Beslan auraient écouté du Rammstein pendant qu’ils tenaient les enfants dans leurs bras. Qu’en pensez-vous ?
Schneider : Naturellement, on ne peut rester insensible à une telle information. Mais après ? Notre musique ne crée pas des criminels. Mais il peut naturellement arriver qu’un homme, pour des raisons politiques, personnelles, ou autres, réagisse avec agressivité au monde qui l’entoure. Ce serait alors plausible que cela le porte à écouter de la musique « qui martèle ». Jusque-là, je peux comprendre. Nous ne sommes pas pour autant responsables de ce qu’il peut penser. Le terrorisme a des racines très nombreuses et très complexes. Bien sûr, cela ne me réjouit pas de savoir que notre musique est écoutée dans de telles circonstances, si cela s’avère exact. Mais tant que des armes, des jeux et de vidéos violents seront vendues dans le monde, je ne pense pas que nous serons le principal problème sur terre.
Sur Reise Reise, "Amerika" s’inscrit dans un contexte politique. C’était une exception ?
Schneider : Nous sommes très réservés sur ce genre de sujets, nous en avons déjà eu plus qu’assez avec les ambassades envahissantes de l’ex-RDA. Si certaines choses nous interpellent, que nous arrivons à les mettre en forme sans pointer du doigt d’éventuels responsables, alors on y va.
Comment ont réagi les Américains ?
Schneider : Pour ce que j’en sais, les réactions ont été globalement positives.
Rammstein a été la cible des pourfendeurs de l’extrême droite, avec la dureté musicale, les r roulés de Till Lindemann, et certains choix esthétiques de vos clips. Est-ce désormais révolu ?
Schneider : De temps en temps, de telles réflexions réapparaissent, mais c’est globalement fini. Nous avons été considérés,dès le début,comme un groupe allemand. Et, lorsque je me penche sur notre passé, je vois que l'on a déjà eu fort à faire avec les rapports des Allemands avec leur propre identité, comme beaucoup d’autres. Aujourd’hui, c’est un thème ultra présent, dans la vie politique à la vie artistique, et dans la vie de tous les jours : nous ne sommes plus une nation qui sort de la guerre, mais nous, Allemands, qui sommes-nous précisément ? Nous avons peut être attiré l’attention sur cette question en posant nos questions de manière brutale, mais il est quand même clair que n’est pas nazi toute personne qui parle de l’Allemagne.