Interview de Richard Z- Kruspe-Bernstein
Interview de Richard Z-Krupse-Bernstein dans Rock One n°7,juin 2005.
Voyage au bout de la suie
RAMMSTEIN
Rammstein chante en allemand et remplit sans coup férir des salles comme Bercy et plus encore dans sa patrie.Un phénomène hors-normes et sans frontières donc. Partout où le groupe passe,i l impose sa différence,son élégance toute germanique. Ultime effort, ce "Reise Reise" ("Voyage,Voyage"), album de la consécration, qui nous transporte au plus profond de théâtre de leur humanité. Richard Z-Kruspe Bernstein, guitariste, fait avec nous le point sur ce 4e voyage qui a bien failli ne jamais voir le jour.
Désormais, tu t'exprimes en anglais alors qu'Ollie préfère avoir recours à un traducteur. Connaissant votre attachement à votre langue maternelle, quelles sont les raisons qui, aujourd'hui, te poussent à le faire?
Richard : Le problème, lorsque tu fais appel a un traducteur, c'est que tu perds du sens et que tu manque certains détails. C'est comme le téléphone arabe. Entre le mot que tu prononces au début du jeu et celui que tu entends à la fin, c'est tout à fait différent. Et bien là, c'est un peu la même chose. Je suis convaincu à 100% que la réponse que tu auras ne sera pas la même que la mienne. Donc, c'est plus facile pour moi de faire passer mon point de vue en anglais puisqu'on comprend le même langage. C'est la seule raison. Je pense que ça ne serait à l'avantage de personne de faire autrement.
Le précédent album avait été enregistré à Miraval dans le sud de la France et celui-ci en Espagne, au studio "El Cortijo en Andalousie. Penses-tu que les conditions climatiques de ces endroits soient bénéfiques pour vos compositions?
Richard : Nous sommes des personnes si sombres à l'intérieur de nous-mêmes que nous préférons les endroit très lumineux. Et puis, on aime vraiment le soleil et on ne peut pas dire que l'Allemagne soit le meilleur pays pour ça (rires)! Nous aurions aimé retourner dans le même studio que pour l'enregistrement de "Mother"(c'est le nom que donne Rammstein à l'album "Mutter"-Ndr) mais vu que nous avions prévu d'enregistrer en hiver, vers la mi-novembre de l'an passé (2003-Ndr), il nous paraissait qu'il y faisait trop froid. Nous avons ainsi décidé de descendre encore plus bas, en Espagne, où il fait un peu plus chaud.
Un projet très égocentrique.
Vos albums sont assez sombres en particulier "Mutter". On ne peut pas vraiment dire que l'endroit vous influence particulièrement dans vos compositions!
Richard : Je pense que toutes les humeurs quotidiennes ont un effet sur ta musique : des personnes que tu as au téléphone dans la journée jusqu'à ce que tu manges le matin. Après, c'est sûr qu'on ne peut pas dire que l'Espagne nous a influencés car tous les morceaux étaient déjà composés avant d'y aller. Pour ma part, j'ai quand même préféré enregistrer en France car c'est vraiment un endroit particulier. J'adore Miraval, c'est un ancien village entouré de vignes. En plus, je n'aime pas la nourriture espagnole, la française est bien meilleure.
Tu préfères vraiment la nourriture française même si tu la compares a l'allemande?
Richard : Je suis vraiment très français dans mes goûts! Même si je vis désormais à New York, je me débrouille toujours pour aller dans des restaurants français. J'ai un très bon ami en France, et il me fait de la cuisine française.
<>Ah oui, c'est Arnaud Groux, le bassiste d'Axel Bauer! Tu as prévu de faire un projet parallèle avec lui. Tu peux nous en dire plus?
Richard : Oui comment tu le sais?! En fait, c'est un truc assez personnel qui s'appelle Emigrate. J'aimerais commencer à enregistrer des trucs à partir de mars prochain en espérant que tout soit prêt pour le début de l'année prochaine.
Quelle est la direction musicale de ce projet ?
Richard : C'est souvent dur à décrire. Les gens me posent souvent cette question mais c'est si dur d'y répondre. Naturellement, il y a des influences à la Rammstein mais je chante en anglais... En fait, c'est un projet où je suis tout seul : du chant jusqu'à la batterie. Après, je recherche des musiciens qui m'aident à peaufiner les compositions, à aller plus loin. C'est un projet très égocentrique(rires)!
Une thérapie
Lors de l'enregistrement de "Mutter", il s'est avéré que des tensions étaient palpables car tu étais la personne la plus influente du groupe. On a même entendu parler de split. Avec le side-project Emigrate, il semble que tu aies trouvé une alternative!
Richard : Exactement,j'ai trouvé un équilibre, c'est important. C'est une des raisons principales pour laquelle j'ai créé ce groupe sans oublier que j'y prends beaucoup de plaisir. Effectivement,"Mother" est un bon album mais son enregistrement n'a pas été amusant. Je pense aussi que c'était le moment pour moi, parce j'ai toujours beaucoup d'idées pour Rammstein mais je ne peux pas toutes les exploiter. Tu comprends ce que je veux dire par là. Il est donc important pour moi d'expérimenter des choses d'une autre façon, en dehors de Rammstein.
Tu étais donc au centre de réelles tensions. ça va mieux à présent?
Richard : Oui, beaucoup mieux. Nous nous sommes réunis afin de réaliser ce qu'était vraiment un groupe et redéfinir notre fonctionnement.
Bien sûr,parfois,les gens essayent de contrôler les choses mais tu dois apprendre de tes erreurs.Un groupe ne peut pas dépendre d'une seule personne mais doit être la résultante de tous ses membres.
Rammstein, c'est un long et difficile chemin parce que tu dois accepter le fait que nous sommes tous différents et tu dois apprendre à faire confiance aux autres.
Et c'est pareil dans ta vie personnelle ? Tu essayes toujours de garder le contrôle sur les choses ou c'est juste propre au groupe?
Richard : Hum,bonne question... (il réfléchit quelques secondes-Ndr). Je pense que c'est la même chose mais je vais mieux à présent (rires). J'ai commencé une thérapie que je poursuis encore à l'heure actuelle, et ça m'a permis d'apprendre beaucoup de choses sur moi. C'est un long processus entre le moment où tu apprends,celui où tu as conscience des choses et le moment où tu le pratiques dans la vie et où les choses changent dans ton propre quotidien. Tu sais, la seule raison qui me pousse à vouloir contrôler les événements, c'est juste parce que j'ai peur de pleins de choses. Alors, je dois travailler sur moi-même et trouver des réponses. Mais, je le répète,je vais mieux à présent.
Es-tu effrayé à l'idée de perdre les choses?
Richard : Oui ça vient en partie de là mais c'est vraiment dur pour moi de faire confiance aux autres. J'ai confiance en moi parce que je sais où je veux aller mais, avec Rammstein, je dois faire confiance en d'autres personnes même si, parfois, elles veulent aller dans des directions différentes des miennes.
Tout vouloir contrôler te vient peut-être de l'éducation que tu as dû recevoir lorsque tu vivais en Allemagne de l'est, dans l'ex-RDA. Te rappelles-tu de ces années là?
Richard : Oui, effectivement, vu comme ça. Nous avons été éduqués suivant les préceptes de la collectivité. J'étais très jeune à l'époque mais je me rappelle très bien des personnes qui développaient ces idées communistes, et je me disais que ce n'était pas possible. J'en ai de très mauvais souvenirs, j'étais totalement contre ce système totalitaire et, d'un autre côté, il y avait des bonnes choses dedans, notamment pas de compétition.
Plus organique et plus humain.
Depuis deux albums, votre musique est plus accessible qu'à vos débuts. Quelles sont vos influences?
Richard : Il n'y a pas d'influences particulières, c'est juste que nous aimons les mélodies dans la musique. A chaque fois que j'écoute de la musique, j'en ai un peu rien à foutre de savoir si c'est pop, rock ou blues. J'aime les mélodies et créer des chansons simples. Je n'aime pas compliquer les choses contrairement à la musique industrielle, le hardcore ou le metal où ils essayent toujours de compliquer au maximum. Je pense que c'est la raison principale pour laquelle les gens nous voient
"populaires".
"Reise,Reise" est le plus ambiant, moins basé sur la rythmique. Comment ont été travaillés les morceaux de ce disque comparé aux précédents?
Richard : Pour cet album, les choses ont été différentes dans le sens où rien n'était figé lorqsue nous sommes rentrés en studio. Avec "Mother", tout était vraiment contrôlé, et produit d'une façon bien précise. Mais avec "Reise,Reise", tout était plus détendu. Chacun avait sa place dans la création de chaque morceau. Nous avons appris à jouer dans des tonalités différentes, créer de nouveaux effets à la guitare, par exemple. Nous avons composé plus spontanément nos chansons, plus qu'à l'époque de "Mother". On est restés assis devant nos ordinateurs et on a tout composé ainsi, ce qui fait une très grande différence. Le résultat est beaucoup plus organique et plus humain.
Vous avez écrit une chanson qui s'intitule "Amour". Pourquoi avoir utilisé un mot français?
Richard : Tout simplement parce qu'il s'agit d'une chanson qui parle d'amour (rires)! "amour" est un mot bien plus joli que "love" ou "Liebe". Quant tu utilises "amour" (il le prononce avec un bon accent et d'une façon langoureuse-Ndr), c'est plus romantique. Les Américains utilisent le mot "love" dans toutes les phrases alors qu'en Allemagne,quand tu utilises le mot "Liebe", c'est vraiment
quelque chose de réel, vraiment sincère et profond. Mais à force d'employer ce mot pour tout et n'importe quoi, il devient superficiel. Le mot "amour", du coup, est vraiment parfait car c'est à la fois romantique et sincère.
Sur le morceau "Moskau", vous aviez un projet pour faire un featuring avec T.A.T.U, le duo féminin russe. Peux-tu nous dire pourquoi ce projet n'a pas abouti?
Richard : Nous ne l'avons pas fait car c'était vraiment compliqué de trouver un accord avec le groupe... elles ont quatre ou cinq managers. C'était vraiment le cauchemar, on a essayé pendant deux mois et, après, on s'est dit : "Peu importe, concentrons-nous sur la musique, nous n'avons pas besoin de signer quelque chose juste pour faire des backing-vocals!".
"We're All Living In Amerika"
"Amerika" mélange la langue allemande et anglaise, alors que vous avez toujours prôné le besoin de ne pas vous américaniser. Vous n'avez pas peur que cela se retourne contre vous...
Richard : Nous sommes des personnes ouvertes d'esprit et les choses changent au cours d'une vie. Ce morceau s'y prêtait particulièrement car il parle de l'Amérique. "We're All Living In Amerika", tout le monde peut comprendre le point de vue que nous avons. Il nous semblait nécessaire de chanter en anglais car, en plus de bien sonner, ça allait de soi.
Par le passé, vous aviez déjà enregistré des versions anglaises des morceaux de "Sehnsucht" qui ont eu moins de succès que les versions allemandes. Est-ce une raison suffisante pour ne plus retenter l'expérience?
Richard :Nous avions effectivement essayé de faire "Engel" et "Du Hast" mais on s'est vite aperçus que les programmateurs préféraient les versions originales. En fait, il s'agissait juste d'une transcription des paroles et, au final, les histoires différaient et ça ne fonctionnait pas car les textes en allemand et notre musique forment un tout. Ces chansons ont été conçues en allemand et doivent le rester.
Avec votre succès aux Etats-Unis, faire une chanson comme "Amerika" est une réelle prise de risque. Et si les gens ne comprenaient pas bien l'humour et la dérision de ce titre...
Richard : Nous ne pouvons pas tout bien faire, c'est impossible.
Alors, au final, même si des personnes interprètent cette chanson d'une façon différente de notre intention initiale, ce n'est pas très grave. Bien sûr qu'il y aura des personnes qui ne comprendront pas le vrai sens de ce morceau mais nous ne pouvons pas faire plaisir à tout le monde. C'est vraiment la dernière chose que nous essayons de faire. Nous n'avons pas envie de nous considérer comme un groupe politique car nous n'avons pas envie de dire aux gens ce qu'ils doivent faire ou penser. "Amerika" est un état de fait car effectivement "nous vivons tous en Amérique". Cette chanson est en effet humoristique et ironique car, après tout, tu as le choix de boire ou non du Coca Cola et manger ou non Mac Donald. Personne ne t'y oblige.
Anti rock stars
A présent, vous êtes perçus comme des rocks stars, pourtant votre attitude est anti rock star...
Vous remplissez quand même un Bercy, pourtant vous restez simples et abordables ce qui est une attitude respectable...
Richard :Tu penses vraiment qu'on est des rock stars?! (il fait mine de siffler pour appeler un serveur puis éclate de rire Ndt). Non, je déconne. Premièrement, pour moi, "rock star", c'est un mot américain. En Allemagne, nous n'avons pas de rock stars. Alors, pour moi, c'est assez dur de me sentir à l'aise avec ce mot car il ne représente rien à mes yeux. En fin de compte, je crois que nous sommes trop âgés ou peut être trop stupides pour penser qu'être "rock stars" signifie encore quelque chose, il s'agit juste d'une illusion. Même si c'est une partie de toi, en réfléchissant bien, tu réalises qu'il y a une vie à côté de ce que tu fais. Je pense d'ailleurs que c'est le seul moyen de survivre. C'est la raison pour laquelle nous avons vraiment les pieds sur terre, que nous savons qui nous sommes même si nous restions fiers de ce que nous avons accompli.
Dans ma vie, j'ai rencontré des personnes importantes pour moi comme Martin Gore de Dépêche Mode. Les mecs comme lui sont très humbles, ils ne sont pas arrogants et n'ont pas une attitude "rock star". Je pense que la plupart de personnes qui n'ont pas vraiment de succès ont une attitude de rock star.
Que détestes-tu le plus dans ce statut ?
Richard : Je sais que parfois c'est dur lorsque tu es de mauvaise humeur, trop sensible ou parfois fatigué. Mais, d'après ma propre expérience, tu as toujours la possibilité d'aller ailleurs. Si tu veux pas être là, tu t'excuses et tu pars. C'est juste une question de choix.
Et maintenant que tu vis aux Etats-Unis...
Richard : Tu penses que je vais devenir une "rock star" (rires)?
Oui, excellente question pour conclure cette interview!
Richard : Non,premièrement, New-York n'est pas l'Amérique. C'est une ville cosmopolite dans laquelle je suis très entouré d'Européens. Les personnes que tu rencontres là-bas sont très attirées pas l'Art en général tout comme les Européens, New-York est vraiment une ville différente, elle n'a rien a voir avec le reste de l'Amérique.