Interview de Till Lindemann
Interview de Till Lindemann. Réalisée par Sebastien Baert pour Hard and Heavy n°104 octobre 2004.
Aux sombres héros de l'amour
Là où certains verraient la sortie de chacun des disques de Rammstein comme une perpétuelle remise en question, Till y voit plutôt une sorte de continuité :
"Pour nous, chaque disque est dans la continuité du précédent. Il y a toujours un lien entre eux, même si notre évolution est constante. Il se passe en général deux ou trois ans entre chaque sortie et nous passons ce temps à jouer en live. C'est sur scène que notre musique évolue, au fil des concerts. Sans que ce soit forcément conscient, chaque fois que nous terminons un disque, nous nous rendons compte que notre musique a évolué, tout en restant du Rammstein".
Même si Till s'occupe principalement des textes, chaque membre du groupe a apporté sa pierre à ce nouvel édifice :
"De manière générale,je ne m'investis pas énormément dans la composition! J'apporte mes idées de textes, et ce sont mes collègues qui essaient de construire un morceau dont l'ambiance correspond aux paroles. Lorsque nous pensons tenir quelque chose, je retourne dans mon home-studio et je retravaille sur mon texte pour le faire coïncider aux différentes parties musicales.
Ensuite, je propose le morceau fini au groupe pour qu'il y apporte les modifications nécessaires afin qu'il plaise à tout le monde. Enfin, nous le jouons plusieurs fois pour nous en imprégner et voir s'il nous plaît vraiment".
D'accord, mais il y a des idées ou des atmosphères particulières que l'ex-nageur a apporté de son propre chef?
" Nous avons tellement joué et expérimenté avant de réellement composer, que les nouvelles idées se sont poussées au portillon! Pour ma part, j'ai essayé de travailler sur les structures des morceaux. Je souhaitais qu'elles soient un peu plus complexes et plus variées que d'habitude. Il y a désormais plus de parties de chant différentes sur un même morceau, ce qui permet d'alterner les ambiances plus facilement. Le groupe a accepté ce changement avec bienveillance. Nous nous sommes également penchés plus sérieusement sur le processus de mixage. Nous avions une certaine vision de ce à quoi devait ressembler le son de notre nouveau disque. Certains vont penser que nous avons voulu donné un côté commercial à ce disque en mettant le chant en avant... Nous verrons bien. En fait, je suis très curieux de savoir comment le public va réagir à tout ça.
Justement,quelle pourrait être sa réaction?
« Nous nous attendons une fois de plus à une certaine controverse. Nous avons développé un petit côté pop qui ne plaira sans doute pas à tout le monde. Il y a également certains éléments qui nous caractérisaient qui n'existent plus ; je pense notamment à l'aspect mécanique de certaines de nos rythmiques. Personnellement, je trouve que Reise Reise est le meilleur album que nous ayons enregistré à ce jour».
Parlons maintenant de ce en quoi Till excelle : pondre les paroles des hymnes de Rammstein. Difficile de savoir s'il faut conserver une unité ou au contraire les différencier au maximum. Choix cornélien qui ne semble pas effrayer notre grand gaillard :
"Les chansons sont très différentes les unes des autres. Le fil conducteur qui les relie toutes, c'est un chant un peu méchant et malsain. Mais elles varient beaucoup. Il y a, bien sûr, un thème récurrent dans nos textes : le côté sombre de l'amour. D'ailleurs, on aurait pu appeler tous nos albums "The dark side of love I,III,III et IV". Notre premier single, "Mein Teil" était à peine sorti qu'un journal allemand exprimait déjà son mécontentement. Ils nous ont mis au pilori en arguant que faire une chanson sur un cannibale est totalement pervers. Mais c'est la manière dont le sujet d'actualité a été traité à l'époque par ces mêmes journaux qui m'a donné l'idée de faire cette chanson. Il y avait des gros titres qui disaient : "Il mange ses victimes par amour!" "
Le problème, avec la plupart des chansons de Rammstein, c'est que certains y voient des prises de positions nettes et précises, alors que ce n'est que rarement le cas :
"Nous faisons toujours en sorte d'éviter d'imposer une opinion. Peu importe le sujet que nous traitons. Nous laissons toujours plusieurs interprétations à nos textes. Chacun est libre de se forger une idée par lui-même. C'est d'ailleurs pour cette raison que les réactions provoquées par nos morceaux diffèrent souvent."
Reise Reise a été enregistré en Espagne, les parties jouées par l'orchestre en Allemagne et le mix s'est effectué en Scandinavie. Pourquoi l'Espagne? Souvenons-nous que Mutter avait été mis en boîte sur notre Côte d'Azur. Ceux qui y voient là une autre explication que la douceur climatique en seront pour leurs frais :
" Nous essayons toujours de choisir un lieu où l'on se sent bien. Nous enregistrons en général nos albums en hiver, et nous préférons bosser là où la température est plus agréable qu'à Berlin. Il est important d'être de bonne humeur pour enregistrer un disque. Le corps et l'esprit sont deux choses qui vont ensemble. C'est la principale raison pour laquelle nous essayons de nous retrouver sur les bords de la Méditerranée, là où le climat est toujours agréable".
Finies les vacances, revenons à Reise Reise. Un énorme travail a été fourni sur les choeurs et les orchestrations, comme l'explique monsieur Lindemann :
"Nous avons toujours utilisé des choeurs. La différence,c'est qu'ils sortaient auparavant d'un clavier ou d'un séquenceur. Cette fois,nous avons fait appel à de véritables choristes".
L'entretien touchant à sa fin, nous avons souhaité revenir sur les problèmes qui ont failli mener le groupe à la rupture. Mais Till sait aussi bien manier la langue de Goethe que la langue de bois. Ainsi,lorsqu'on s'inquiète de savoir si la coupure qui a précédé la sortie de Reise Reise avait été nécessaire à la sauvegarde du groupe, de longues années d'exercice de la promotion font disparaître le problème comme par magie :
"Il n'y a pas vraiment eu d'interruption puisque nous avons énormément tourné. Ensuite, mettre un an à sortir un disque, ce n'est pas très long. Nous avons en effet une grosse exigence de qualité, et je ne pense pas que l'on puisse dire que nous ayons vraiment pris notre temps entre Mutter et ".
Passons vite à un autre sujet qui attise les curiosités : la prochaine tournée. Till a déjà certainement une idée de ce à quoi vont ressembler les concerts de celle qui arrive... :
"Nous savons que ce sera une tournée mondiale, et c'est à peu près tout. Nous sommes en ce moment en train de travailler sur le lightshow et sur les autres détails".
On a du mal à imaginer des shows encore plus gros que ceux des tournées précédentes. Mais les Allemands semblent prêts à relever le défi de la surenchère :
"Il y a une expression en allemand qui dit que nous avons "une puce dans la fourrure". Cela signifie que nous avons des travers et qu'il est très difficile de nous en débarrasser. Je fais déjà des cauchemars rien que de penser au design de la scène que nous voudrions réaliser. Je ne sais pas s'il sera réalisable! Il serait si simple de faire des concerts en chemise blanche et en jeans! Nous passerons en France quoi qu'il arrive, et je te garantis alors du grand spectacle!"