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Interview de Till Lindemann et Richard Kruspe

Interview de Till Lindemann et Richard Kruspe-Bernstein, réalisée par Emmanuel Hennequin pour D-Side Septembre-Octobre 2004 n°24.


Rammstein,époque IV

L'écriture de Reise Reise s'inscrit dans une période de transition pour Rammstein...
TILL :
Nous étions sous pression avant d'enregistrer, mais d'une manière différente de ce que nous avons connu pour Mutter.Il y a une symbolique, un enjeu autour du troisième album. C'est à travers lui que les choses se décident. Les gens le voient comme cela, car c'est le moment où un groupe doit faire ses choix : soit il entérine ce qui est affiné sur le second, soit il prend un envol. Pour Reise,Reise, l'enjeu a muté.
Il s'est déplacé vers le degré d'exigence que nous éprouvons toujours vis-à-vis de notre musique. Les bases de celle-ci étaient posées, mais nous tenions absolument, en tant que groupe, à maintenir et accroître encore le niveau de la composition. Ce n'était pas une mince affaire.

Richard vivant à New-York et le reste du groupe en Allemagne, comment s'est organisé le travail cette fois-ci?
TILL :
Sur les trois premiers albums de Rammstein, Richard s'était beaucoup investi en termes de pré-production et sur la production elle-même. Il avait donc un peu "submergé" Rammstein de sa propre créativité, et de ce qu'il projetait sur le groupe. En raison de la distance géographique qui nous sépare aujourd'hui, il a choisi de garder davantage de réserve. Le reste du groupe s'est donc retrouvé pour composer les bases des nouveaux titres, mais Richard a constamment apporté des idées complémentaires. Il y a eu une collaboration très concrète et étroite pour réaliser le matériel qui forme aujourd'hui le nouvel album.

Doit-on considérer Reise Reise comme l'expression d'un changement opératoire plus profond, gouvernant désormais le travail de Rammstein?
RICHARD :
Ce qui est certain,c'est que le processus n'a pas été identique à ce que nous avions connu pour la création de Mutter, tout simplement parce que notre état d'esprit a évolué après l'accouchement de ce troisième album. Il a été compliqué de gérer la pression qui se trouvait au-dessus de nos têtes pendant l'enregistrement en question.
Cette fois, par contre, j'ai l'impression que nous avons conquis une certaine confiance, et que nous avons mieux géré les choses sur le plan émotionnel. En réalité, Reise Reise est un enregistrement qui laissera dans nos mémoires l'image d'une grande stabilité au sein de Rammstein, en tant que "groupe humain".

C'était une période risquée,pourtant. Le succès de Mutter avait été si impressionnant que vous auriez pu ne pas réagir avec autant de sagesse ni de contrôle...
RICHARD :
A proprement parler,cette "pression extérieure" à laquelle tu fais allusion ne nous a pas réellement touchés pendant la phase d'enregistrement de Reise Reise.Le principal, en tout cas dans mon esprit, était de remettre le groupe sur pied, de lui donner une nouvelle cohérence. Le but était autant humain qu'artistique. Il s'agissait de redéfinir ce que signifie "faire partie de l'ensemble qu'est Rammstein". Il fallait ainsi donner de l'élan à notre collectif et du sang neuf, ce qui nous amène aujourd'hui à présenter ce nouveau travail. La pression venait plus de l'intérieur que de l'extérieur, en somme. Notre volonté, c'était vraiment d'aboutir à quelque chose d'inédit, le reste passait après. Rammstein ne voulait pas commettre de redite, à travers une sorte de Mutter II.

Le groupe a encore haussé le niveau et l'ouverture de son écriture pour la réalisation de Reise Reise,et l'album renvoie une image plus "explosée" de la musique de Rammstein.Vos humeurs étaient-elles changeantes en studio?
RICHARD :
En fait, la pression extérieure s'est évaporée dès que les séances d'enregistement sont arrivées. Aborder cette épreuve de la manière la plus relaxée possible était vital. Nous nous sommes vraiment laissés aller, et les choses se sont installées naturellement. Nous avons focalisé sur nos interactions et ne pensions plus qu'à une seule chose : rendre le son le plus clair et le plus précis possible. Rammstein a refusé de devenir l'esclave de ses machines et de ses propres schémas pour ce nouvel opus, nous avons enregistré les nouveaux titres de manière très spontanée. Nous souhaitions parvenir à une musique plus "humaine", et en cela plus imprévisible et risquée. C'est sans doute ce qui explique la présence de titres atypiques, tel "Amour", ou d'éléments traditionnels voire acoustiques, comme l'accordéon sur le morceau "Reise Reise".

En français, le titre de l'album signifie "Voyage voyage". Qu'est-ce que Rammstein induit par cette évocation soutenue du mouvement?
TILL :
Par la nature de notre activité, nous sommes amenés à voyager intensément. Il s'agit d'un perpétuel changement dans nos vies car à travers le voyage, chacun se redécouvre, conquiert une autre part de lui-même. Il vise in fine à se trouver soi-même. En fait, le voyage recouvre une dimension existentielle.

Reise Reise donne l'impression d'avoir été quelque chose de très pensé avant que vous entriez en studio.Aviez-vous une image précise,avant l'enregistrement, de ce que l'album devait être?
RICHARD :
Non, en réalité,nous n'avions pas en tête l'image exacte de sa forme définitive. Seule l'intention était là. Aussi, le studio a servi parfois de phase expérimentale. Ceci nous a permis de finaliser la forme, en parfaite adéquation avec les visions qui progressaient lors des séances. Par exemple, pour le titre "Dalaï Lama", qui évoque la perte du proche,nous avions juste un groove comme base que nous avons ensuite complété pendant l'enregistrement. Je crois d'ailleurs que c'est un des morceaux les plus intéressants et les plus cohérents de l'album. C'est celui sur lequel les textes et la musique atteignent le point de fusion. Il y a un phénomène automatique, quelque chose qu'on prévoit.
TILL : C'est vrai. En outre, cette anticipation relative nous a laissés de la marge sur nombre d'aspects en studio. Par exemple, le titre du morceau évoqué par Richard, "Dalaï Lama", ne s'est imposé que plus tard. Nous avions toute la structure, et les textures faisaient penser aux musiques de la région du Tibet, d'où le titre finalement retenu. Mais il n'y a pas là de propos intrinsèquement politique par rapport à la situation du pays. Le nom donné à ce morceau, comme à beaucoup d'autres d'ailleurs, répond avant tout à un souci esthétique. Par exemple, pour la chanson "Amour", nous souhaitions évoquer quelque chose de romantique mais sans recourir à l'orthographe italienne du mot, que nous trouvions un peu "cliché".
RICHARD : En studio, tout est venu progressivement, naturellement.
Nous avons beaucoup testé les choses. On a pris le temps de peaufiner les arrangements pendant les séances comme pour parvenir à ce son éléphantesque qui jaillit d'un trafficotage de guitares sur le titre "Keine Lust". On s'est de même appesanti sur la recherche rythmique, comme pour "Morgentern".
TILL : C'est sur le plan strictement textuel que nous nous sommes laissés le moins de marges,finalement. A ce niveau,tout était globalement finalisé avant d'entrer en studio. Pour le reste, et même si on a tenté nombre de choses pendant l'enregistrement, on est arrivé avec des canevas musicaux prêts. Le problème est toujours d'essence matérielle :
plus on prévoit les choses, plus elles se déroulent rapidement. Et cela présente moins de risques par rapport au niveau des moyens dont nous disposons.

"Morgenstern" est un des titres sur lesquels Rammstein exploite le plus frontalement son potentiel orchestral...
RICHARD :
Oui, je pense aussi cela, je crois que nous avons eu un désir et un but exclusivement lyriques sur ce titre. C'était vraiment en adéquation avec l'esprit des textes, et cela donne une dimension épique au morceau.

L'orchestration peut donc devenir une priorité de Rammstein,supplanter sa base rock?
TILL :
En effet,cela peut arriver. Pour certains titres, nous avons composé les bases aux claviers. Cela donne une trame immédiatement orchestrale, qui dicte cette orientation à l'oeuvre finale. Mais quelle que soit l'orientation de notre écriture, c'est souvent difficile pour l'orchestre. Nous sommes exigeants. Parfois, même lorsque la base d'un titre est d'essence rock, on souhaite que des arrangements orchestraux soient créés pour l'ensemble de la composition : pour les couplets, les refrains, tout. Et puis, au fur et à mesure que le travail se peaufine sur chaque morceau, on fait des choix parmi tous les arrangements proposés par l'orchestre. In fine, on intègre définitivement aux compositions les passages retenus.

Richard, tu es connu pour le souci que tu as sur le travail sur les fréquences, ce qui se ressent nettement sur le relief des guitares de Rammstein. Pour Reise Reise,ce travail a-t-il été aussi compliqué que par le passé?
RICHARD :
En fait... non. Nous avons testé seulement deux positions de microphone pour les guitares. On ne souhaitait pas consacrer autant de temps interne à ce peaufinage technique précis. Le but était principalement d'obtenir quelque chose de clair. Nous nous sommes reportés sur les compétences de Jacob Heller pour finaliser l'ensemble.

Lorsqu'on réécoute les albums de Rammstein par ordre chronologique, on a le sentiment que le groupe a fixé un modèle dans les rythmiques notamment au niveau de ce fameux son de guitare. Mais autour, tout l'environnement a évolué sensiblement, sur les plans de l'orchestration ou des textures synthétiques...
TILL : Oui, je considère notre premier album, Herzeleid, comme un "vice de la jeunesse". C'est un disque qui a figé l'aspect stoïque de nos mélodies, qui traduit assez bien l'émotion d'un homme qui, à un moment donné, se rebiffe. Je crois que ce premier enregistrement a ouvert des brèches, j'en suis vraiment très fier. C'est drôle... aujourd'hui, certains voient dans Reise Reise le chapitre dont l'esprit est le plus proche d'Herzeleid. J'en suis très heureux. En même temps, je considère chaque album qui arrive comme un développement de notre propos initial, et je crois qu'en effet, l'écoute successive de nos travaux confirme ton impression. La progression créative est un enjeu vital pour le groupe.
Je crois que personne ne souhaiterait voir une formation musicale, quelle qu'elle soit, piétiner sempiternellement les mêmes plates-bandes.

On a le sentiment que le groupe a reconsidéré la place des orchestrations, dans le sens d'une plus grande globalité : elles forment ainsi davantage bloc avec les guitares que sur Mutter...
RICHARD :
Mmmmmh ... Cela dépend des titres, en fait. Sur Mutter, nous avions envisagé l'orchestre comme un support nécessaire, un outil qui nous permettait d'asseoir l'atmosphère des compositions. Pour Reise Reise, nous avons agi autrement. Et il est vrai que nous avons davantage focalisé sur une optique "d'ensemble" : les parties orchestrales peuvent ainsi se retrouver au même niveau que les guitares. En cela, nous avons abordé le mixage différemment du passé, même si la majeure partie des bases de l'album a été composée dans un premier temps à partir des guitares.

Vous êtes allés loin avec cet album, jusqu'à faire l'aventure acoustique à vos gimmicks,avec "Los". On n'attendait pas du tout cela de la part d'un groupe réputé pour le monopole qu'il a accordé de tout temps à ses saturations...
TILL :
Nous sommes les premiers étonnés de voir le niveau d'enthousiasme que l'écoute de ce titre a soulevé. Au départ, "Los" était une maquette qui devait faire l'objet d'un remix, pour une face B. Nous avons simplement voulu tenter une expérience inédite dans notre histoire. Et j'ai l'impression, comme Richard, que nous avons touché à travers "Los" un autre Rammstein.

Rammstein a de nouveau fait appel aux services de Jacob Hellner, qui est présent sur tous vos disques. Vous semblez avoir une relation assez particulière avec ce producteur...
TILL :
C'est quelqu'un qui fait partie de notre sphère intime. Nous connaissons Jacob depuis l'école maternelle et avons accompli une bonne part de notre apprentissage en sa compagnie. Cela aboutit aujourd'hui à une relation de travail très intense.
RICHARD : Personnellement, j'adore la manière de travailler de Jacob. Il a une façon de tirer le meilleur de chacun de nous qui est sidérante. Le groupe le considère comme quelqu'un de la famille, et pour ma part j'ai une confiance indéfectible en ce qu'il est, en ce qu'il fait. Il a une capacité à entrer "dans" la musique de manière si profonde, je trouve toujours cela incroyable. Ensuite, il a aussi le pouvoir de donner cette même profondeur au son qu'il enregistre, c'est quelque chose de phénoménal. Pour ce qui nous concerne, c'est le meilleur interlocuteur, sans aucun doute possible.

Sur le titre "Amerika", qui implique un fort second degré, Till scande "we're all living in Amerika". Cette allusion à la suprématie mondiale des Etats-Unis découle-t-elle d'une propension de Rammstein à devenir politique, voire contestataire?
RICHARD :
Nous ne sommes pas un groupe "politique" à proprement parler, mais cela ne signifie pas pour autant que nous fermions notre conscience au monde. Je m'explique : lorsqu'il y a un gâteau sur une table et que vous souhaitez en prendre un morceau, cela ne pose a priori aucun problème. Mais si vous voulez tout avaler... ça devient plus compliqué, et pour tout le monde. Il y a de très bonnes choses en Amérique, je le sais car j'y vis, mais j'ai gardé une âme d'Européen, et je crois que ce qu'" Amerika" induit, c'est tout simplement la nécessité d'un plus grand équilibre mondial. On ne peut pas tout avoir, ni être partout.
TILL : J'ai été très rassuré par la position franco-allemande,cette sorte de "front de refus"
qui a émergé au sein de l'Europe et qui a conforté l'amitié entre nos deux nations, au moment où certaines hostilités diplomatiques contre l'Irak débutaient. On a pu apprécier la volonté de domination américaine au travers des conséquences de ce refus d'entrer en guerre : il est devenu très inconfortable pour les touristes allemands et français de se rendre sur le territoire américain dans les mois qui ont suivi ce "front de refus".

Etes-vous effrayés par l'idée du règne de l'Amérique?
RICHARD :
Je suis plutôt effrayé par George W.Bush.
TILL : Au sein du groupe, on parle de l'Amérique comme d'une "nouvelle police mondiale". A partir de la guerre en Irak, et même si ce n'est pas le rôle de Rammstein, nous nous sommes exprimés dans la presse à ce sujet. L'Amérique s'est installée dans le siège de l'ancien dictateur, comme elle a monté son propre drapeau sur la Lune. Sa domination est devenue concrète. Elle s'exprime dans nos vies de plusieurs manières : par celle dont on a organisé et montré cette guerre, jusqu'à la manière dont la langue américaine devient monopolistique. Il m'arrive aujourd'hui d'acheter des biens de grande consommation sur lesquels je ne trouve plus les notices qu'en anglais...



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