Proposition de lecture orientalisante de "Alter Mann" .
Je trouve le texte et les images de cette chanson très orientaux . Ils pourraient faire l’objet d’une encre japonaise avec le vieux (sage), le jeune homme, au bord de l’eau, l’éventail. Il y a aussi toute la matière pour un conte initiatique oriental avec sa phrase énigmatique : « quand l’eau sera lisse tu pourras voir combien de contes il te restera à lire, combien l’histoire de ta vie va encore durer". A cet orientalisme se mêle le pessimisme et la douleur de l’esprit occidental : les doigts se crispent dans l’agonie sur l’éventail, on supplie pour être délivré de sa vie.
Il attend la brise du midi
La vague arrive épuisée et se repose
C’est la fin de la vie de cet homme qui a passé, jour après jour, cette fin de vie à lisser l’eau. La vague arrive épuisée, à l’agonie, elle aussi est sur le point d’arriver à la fin des contes qui sont la matière illusoire de sa vie.
Chaque jour avec un éventail
Le vieux lisse l'eau
Je lance la pierre pour m'amuser
La pierre fait des ronds dans l'eau
Le jeune homme lui, insouciant et vain, passe son temps à s’amuser en lançant des pierres dans l’eau, ce qui crée des remous concentriques. Aux yeux du vieux sage oriental, les actions sont vaines, elle forment le karma de la vie, les contes, les histoires de la vie qui ne sont qu’illusion. L’action est vaine, la pierre coule. Mais elle crée des remous. Il faut continuer à vivre les remous, les conséquences de ses actions en un cercle qui se referme autour de nous comme les ronds autour d’une pierre.
Le vieux me regarde tristement
Et a lissé l'eau à nouveau
Patiemment, comme un maître, le vieux a lissé l’eau que le jeune homme a de nouveau troublée, pour lui-même, et pour amener le jeune à comprendre à quoi il devrait s’occuper : non pas l’action, mais la contemplation. Il le regarde tristement: avec patience mais dans l’espérance qu’il comprendra.
Le doute sommeille comme un volcan,
Le jeune homme qui s’est occupé vainement à ses jeux, est envahi d’un doute, il veut comprendre pourquoi cet homme s’occupe de cette façon, inlassablement. Le doute sommeille comme un volcan. Un volcan qui est prêt à faire irruption, comme l’illumination, la connaissance ultime de la véritable essence de la vie. Il est prêt pour cette connaissance que le vieux lui transmet avant de mourir. Le vieux peut mourir en paix , il a fini de vivre les contes de sa vie, il a accompli sa mission sur terre, transmettre sa connaissance de l’essence de la vie au jeune homme. Il peut replier l’éventail des contes de sa vie.
Alors,je l'ai alors interrogé en hésitant
La tête baissée comme s'il dormait
Avant de mourir il m'a dit :
Cette eau sera ton miroir
Quand elle sera lisse, alors seulement tu pourras voir
Combien de contes il te restera à lire (combien de temps l'histoire de ta vie va encore durer)
Et tu supplieras pour qu'on te délivre
Le vieux lui transmet la connaissance et lui enseigne la contemplation qu’il devra pratiquer pour comprendre ce qu’est véritablement sa vie. Mais il y a une douleur occidentale dans cette mort et cette transmission. La vie est un poids, on supplie pour en être délivré. Alors que le sage oriental la reçoit paisiblement comme le reste, l’instant venu
L'éventail pressé contre son corps
Sa main se raidit dans son agonie
Ils ont dû lui briser les doigts
Et l'éventail reste abandonné sur le sable
Cette couleur occidentale de douleur apparaît bien dans ces lignes où les doigts se raidissent dans la souffrance sur l’éventail et que l’on doit lui briser les os pour le retirer comme on a brisé les os du christ sur la croix.
J'appelle le Vieux tous les jours
Pour qu'il vienne me délivrer
Je reste dans la brise du midi
Et je peux lire dans l'éventail
Le jeune appelle le vieux tous les jours. Son appel n'est pas semblable à celui qui s'adresserait un maître, mais est comme une prière de supplication. Il y a de la souffrance dans ce cheminement.
Mais ce cheminement se fait tout de même par la contemplation, qui fait perdurer la couleur fortement orientale de l’ensemble de la chanson. L’éventail est l’instrument par lequel on lisse l’eau, l’eau de son âme, pour la rendre assez paisible et limpide jusqu’à voir le fond des choses. Mais l’éventail est aussi comme un livre dans lequel on peut lire les différents contes de sa vie. Les contes expriment bien l’illusion totale qui est le tissu de la vie. On peut le replier ou le déployer, les épisodes se vivent comme des étapes qui sont les différents maillons du karma, jusqu’à ce que celui-ci soit épuisé et que l’on puisse enfin être délivré du fardeau de la vie. Lire les contes de sa vie et les lire comme tels, constitue la distance que l’on prend par rapport à sa vie, et est l’essence de la contemplation. On se regarde vivre et l’on est plus l’esclave de l’action et de ses conséquences, de la pierre jetée dans l’eau, dont la chute se prolonge en cercles qui poussent à relancer d’autres pierres encore, inutilement, pour l’amusement. Toutes tombent au fond de l’eau et troublent la vision de l’âme.
Une encre, un conte initiatique japonais très sombres avec, en filigrane, les états de douleur de l’esprit occidental. Aspiration à la paix, intuition de l’illusion de la vie et de sa nature véritable affleurent , mais elles se font dans la douleur et le tourment.
L’enfer est sur terre.
Vampirella z