Le groupe a écrit cette chanson pour faire le point sur ses opinions politiques, pour répondre aux accusations persistantes quant à leur appartenance à l'extrême-droite.
Au-delà de cette mise au point politique, la chanson se présente comme une variation légère, très légère, sur le langage du coeur, légèreté qui n'est probablement pas sans intention sur le ton général de la chanson.
Plutôt que de gauche ou de droite, les textes de Rammstein se situent dans un registre très personnel, de grande liberté, où n'est rien figé.
On veut les mettre "dans le droit chemin", les classer dans un bord, "à droite", les embrigader (le bruit de bottes, dans la chanson, semble signifier sur un mode plutôt bouffon cet embrigadement de la pensée).
Cependant, s'ils regardent ce que leur dit leur coeur, "il bat à gauche".
Pour donner une réponse, Rammstein regarde vers son coeur.
"Peut-on penser avec le coeur ?". Il semblerait que ce soit ce que fait Rammstein.
Mais je pense que le coeur n'est pas à prendre ici dans un registre émotif, mais plutôt dans un registre de fantaisie : je fais, je pense, j'écris, selon mon coeur, au gré de mes envies, en toute liberté.
C'est, en effet, dans un registre de grande fantaisie et légèreté que la chanson décline "les affaires de coeur" dans cette chanson, énumérant tous les poncifs à son sujet : le coeur se brise, souffre, peut parler, chanter, être volé, être pur ou être de pierre., on peut offrir son coeur, l'interroger, porter un enfant dans son sein, penser avec le coeur.
Quand on connaît la grande complexité des images qu'utilise habituellement Rammstein, le glauque et la cruauté qui affleurent toujours quand il aborde ces thèmes, on peut identifier sans grand risque d'erreur cette tonalité légère, fleur bleue, très probablement intentionnelle et peut-être bien discrètement bouffonne, qui colore la tonalité de toute la chanson.
Rammstein brasse des expressions toutes faites, comme ceux qui les attaquent voudraient brasser des opinions figées et toutes faites.
Dans le registre satirique (ou je perçois donc un rien de bouffonnerie) , les expressions "Sie wollen mein Herz am rechten Fleck", "Doch seh ich dann nach unten weg/ Da schlägt es links" ("Ils veulent remettre mon coeur dans le droit chemin /mettre mon coeur à droite/ Pourtant si je regarde vers le bas / Il bat à gauche"), renvoient très probablement à une rubrique politique du journal allemand Bild -Zeitung qui oppose toutes les semaines deux hommes politiques, l'un de gauche et l'autre de droite.
La devise écrite au dessus de celui de gauche est : "Mein Herz schlägt links"
Et celle de celui de droite : "Mein Herz schlägt am rechten Fleck."
Pour répondre à cette façon rigide et schématique jusqu'au ridicule qu'ont les médias de ranger chaque opinion dans un camp, Rammstein choisit un de ces camps. Mais il présente ce choix en y ajoutant un joli pied de nez. Réponse sincère, très certainement, et qui vient du "coeur", mais absolument rien de sérieux dans cette réponse presque extorquée.
C'est comme si toute classification n'était pas de leur registre, et qu'ils jouaient avec ceux qui l'exigent. "Links 2 3 4" : "être dans le droit chemin", qu'il soit de gauche ou de droite, c'est marcher au pas cadencé.
Ce n'est pas que le groupe soit apolitique et ne sache pas, à l'occasion, dire certaines choses sur des sujets graves ("Amerika", "Rammstein", "Feuer frei"), mais il ne le fait jamais sous la forme de pamphlet, de prise de position nette et tranchée, de déclarations.
Leur sensibilité politique ne s'exprime pas par des messages, mais par une subversion à la fois plus puissante, plus subtile, plus dérangeante, qui passe par l'image forte, crue, ou par la fantaisie et l'humour. L'évocation plutôt que le message, qui fait le vrai talent.
Par la légèreté du ton, Rammstein semble, dans cette chanson, se moquer un peu de tout le monde : il affirme sa sensibilité à gauche, mais renvoie tout le monde au pas de l'oie.
L'humour est souvent beaucoup plus subversif que la déclaration politique qui rassure ceux qui veulent l'être.
La chanson renvoie à l'autre une caricature de son esprit borné.
C'est à la fois faire le point, quand la fréquence des accusations a rendu la chose nécessaire, mais garder sa véritable identité et sa liberté en conservant sa tonalité propre dans la réponse que l'on choisit de donner.
Vous vous posez des questions sur mes opinions politiques, moi je me pose des questions aussi, sur le coeur. Des questions au fond et à la formulation tellement éculées qu'elles se vident de leur sens ; tellement naïves et enfantines, que l'enfant joueur et moqueur y est très perceptible, si "l'envieux" est capable de l'entendre.
On attendait peut-être du sérieux pour cette chanson, Rammstein fait le clown. Il n'y a qu'à considérer l'interprétation de cette chanson par Till sur scène, marchant au pas de l'oie, comme un automate chaplinesque, pour s'en convaincre. Rien de grave, pas un moment solennel où, là, attention, je vais enfin tout vous dire.
Une farce, un pied de nez.
Vous voulez savoir ? Vous voulez une réponse ?
En voilà une : je réponds à vos questions par des questions, et l'épaisseur de mes questions peut donner une idée de celle des vôtres.
Vampirella z