Chanson très déstabilisante dans ses référents très fuyants où les contraires s'associent comme dans un cauchemar.
Si seulement vous étiez aveugles : aveugles sur ma faute. Car je suis coupable, parce que je suis laid. Ou puisque je suis laid ? La laideur est-elle ma faute ou ma punition ou l'oeuvre d'une méchante ruse ? Et la cécité ? Est-elle l'oeuvre aussi de cette ruse ? Car je suis aveugle : puisque je revois mon visage, c'est que je ne pouvais plus le voir auparavant. Et la lumière m'aveugle.
Je ne suis pas coupable (qu'y puis-je ?), je suis une victime.
La lumière ça peut-être la vérité qui veut éclaircir un mensonge là où il n'y a peut-être que la victime d'une méchante ruse.
Ou ça peut-être la justice des autres , le Grand Justicier Tout-Puissant qui fait la lumière sur le crime. Et peut abuser de cette Toute-Puissance.
Ça peut-être la beauté qui éblouit.
Le Beau, le Bon, le Vrai vers lesquels les prisonniers de la caverne de Platon dans La République sont traînés , habitués à vivre et à voir dans la pénombre, la lumière soudaine les aveugle. Il est question de perspectives qui déforment la perception et l'intelligence que l'on a des choses.
La cécité conjuguée à la culpabilité m'évoque Oedipe. Coupable d'un crime et victime pour avoir été trompé lui-même par une méchante ruse.
Le verre noir , il y en a partout. Il semble être cassé, en morceaux : il y a du verre noir. Le verre noir ça peut être le verre des lunettes de aveugles. Ça peut être aussi le verre à travers lequel on ne voit pas. Ou la perception est opacifiée, la lumière émise par l'objet ne passe pas. On se trompe sur l'autre, on le voit en noir, laid et coupable.
Soyez aveugles sur ma faute.
Ou bien cassez le verre noir. Pour qu'il y en est partout pour révéler la méchante ruse qui a faussé votre jugement sur moi. Et que vous puissiez me voir de nouveau tel que je suis réellement.
Le jugement, la culpabilité qui est prononcée, et qui prennent la pose de la lumière dans cette chanson, se font sur des bases erronées : on n'est pas coupable d'être laid ("qu'y puis-je ?"). C'est une erreur de perspective, une coloration donnée au regard, par des verres noirs, le verre des fausses apparences qui voient le mal là où il n'est pas.
De plus, cette laideur elle -même n'est qu'une fausse apparence, un masque derrière lequel votre véritable essence, votre beauté, sont progressivement oubliées :
C'est un piège profond où l'on vous a poussé, on vous voit sous un masque, le masque des fausses apparences. Et ça durcit sous le masque. A force de s'accrocher à ce faux jugement qui est le résultat d'une ruse, d'une tromperie volontaire, on oublie votre vérité, votre beauté réelle. Les visions fausses fossilisent la perception et le jugement, et fossilisent l'autre dans ces erreurs d'appréhension.
Il y a du verre noir partout
Tout le monde a oublié comme vous étiez beaux
... Comme vous l'êtes toujours sous le masque que l'on vous a collé sur le visage.
Le plus grand paradoxe de cette chanson est le verre noir ( qui évoque obscurité, opacité de la vue, verre noir pour les aveugles, perspective faussée et assombrie) toujours juxtaposé à la référence à la lumière et à la vue retrouvée.
Verre noir, la lumière m'aveugle.
Verre noir et de nouveau je revois mon visage.
Juxtaposition de deux contraires. C'est très fréquent dans les chansons de Till ("Keine Lust"...) C'est là que le texte trouve principalement sa beauté et son épaisseur car il déstabilise. Il n'y a pas de vérité définitive, de message que l'on pourrait circonscrire. Tout se meut dans dans l'instable, comme dans les rêves et les cauchemars.
A rapprocher de "Kokain" dans sa construction onirique fluctuante et en métamorphose.
Vampirella z