Référents de la chanson :
La chanson se réfère à la catastrophe aérienne de Ramstein qui a eu lieu le 23 août 1988.
Ramstein est une ville de Rhénanie-Palatinat, en Allemagne, elle héberge Ramstein Air Base, une base aérienne de l'USAF qui accueille aussi l'état major air de l'OTAN en Europe.
Le 28 août 1988 a été organisé un meeting aérien sur cette base qui s'est terminé en tragédie : trois appareils militaires de la patrouille aérienne italienne Frecce Tricolori se sont percutés. L'accident s'est produit à la suite d'une figure particulièrement spectaculaire appelée le Cœur percé. La catastrophe a fait 70 victimes et 346 blessés graves ,dont les 3 pilotes, et 67 victimes parmi les spectateurs et les forces de sécurité (51 sur le coup et 16 des suites de leurs blessures). Au total un millier de personnes ont dû être soignées à la suite de cet accident.
Cette catastrophe aérienne a marqué un élan de colère contre les États-Unis. En effet, la sécurité aurait été négligée et les dédommagements ne seront finalement réglés que treize ans plus tard.
Détails concernant les causes et circonstances de l'accident qui peuvent éclairer les images de la chanson :
Lors de la figure du Cœur, la formation est divisée en deux groupes d'avions formant, face au public, une figure en forme de cœur. Ce cœur est alors pénétré par le Solo. L'accident est dû à une erreur de pilotage ; le Solo est arrivé trop vite, trop tôt et trop bas, a heurté les deux groupes formant le cœur à une altitude inférieure à 40 m. À la vue des images avant et après la collision, on suppose que le Solo aurait voulu corriger sa position en sortant son train d'atterrissage. L'appareil s'écrasa sur l'échoppe d'un marchand de glaces, très fréquenté pendant cette chaude journée d'été, répandant son carburant qui s'enflamma immédiatement dans la foule. Tandis que le Solo percutait la foule, un second appareil s'écrasait le long de la piste, quelques instants après, sur l'hélicoptère Black Hawk du centre médical de secours, tuant son équipage.
Analyse de la chanson "Rammstein":
Cette catastrophe aérienne a donc inspiré et donné son nom à la chanson. Le groupe a adopté aussi ce nom pour le groupe, en raison de la popularité de la chanson dont le public scandait le refrain lors des premiers concerts. Il y a ajouté un "m" supplémentaire afin d'éviter toute confusion.
Toutefois, sans entrer dans les intentions de son auteur, le texte même de la chanson me paraît s'inscrire sur un tout autre registre que celui de la dénonciation de l'erreur humaine, pour rejoindre les thèmes et images chers à Rammstein.
La chanson est composée de touches très crues et brutales, comme des annotations, des phrases presque dépourvues de verbe, des images de feu, de mort, de déréliction, d'impuissance, de fatalité. Toute la première image du groupe Rammstein est là : feu, brutalité, froideur ; les thématiques développées plus tard, également : impuissance de la chétive humanité face à la nature ; les images récurrentes : le feu, le soleil, les oiseaux qui ne chantent plus, la mère, l'enfant.
La force dévastatrice du feu se propage et l'homme ne peut rien contre sa puissance.
L'homme est comme un fétu de paille, simple matériau pour la force destructive de la nature : il n'a pas d'issue face à elle, il ne peut pas lutter. Les thèmes qu parcourent l'album Reise Reise sont donc déjà là ; mais, dans Reise Reise, l'homme se relève un peu, il tente de lutter et même dépasser , vaincre ces forces, même si c'est en vain. Dans cette première chanson, aucune chance n'est donnée à l'homme, il ne peut même pas commencer la lutte, il est réduit à rien, après n'avoir été que matière.
La nature, souveraine, est indifférente : "Die Sonne scheint", thème récurrent chez Rammstein. La nature détruit tout sur son passage, sans aucune commisération pour l'homme qui semble ne compter pour rien.
La représentation est très sombre.
Il n'y a pas de dénonciation de l'erreur humaine dans cette chanson, pas de protestation. Je n'y vois pas vraiment de l'horreur, non plus. La chanson se situe sur un autre plan. Plutôt un constat, froid et mécanique, à l'image de la musique de Rammstein à cette époque, au moins dans cette chanson : fureur et déréliction, deux forces inégales en présence, leur résultat.
L'humain n'est que matière impersonnelle : UN enfant, UN homme, DES mères.
La catastrophe n'est que la manifestation d'une puissance naturelle impersonnelle : "UNE mer de flammes".
Le résultat de la catastrophe sur le matériau homme n'est qu'une comptabilisation : des bouts d'homme, des lambeaux d'homme indifférenciés : "DU sang figé", "UN charnier", "odeur de chair".
En contraste, le soleil, comme le souverain des forces naturelles, est déterminé personnellement, et presque personnifié par là : "DIE Sonne" , comme divinisé, empreint d'une majesté, d'une sur- puissance : après la destruction totale , il reste présent, inchangé, continue à briller sur le sinistre , sans en être affecté. La destruction de l'homme n'a aucune influence, aucun poids sur son cours.
Le drame évolue avec une grande rapidité, la rapidité de la propagation du feu, en trois strophes et vers très courts, des notations qui font images :
1ère strophe :
"Un homme brûle", comme un symbole. Première atteintes du feu. Il est fait usage du singulier dans toute cette première strophe, ou bien emploi du nom sans article : "odeur de chair brûlée dans l'air", cela s'approche. "Un enfant meurt", pendant du 1er vers : précision de la tragédie, l'humain, l'émotion, l'horreur affleurent sous la froideur. Toute cette première strophe est silencieuse.
2ème strophe:
La destruction s'étend très rapidement. Elle se propage à travers un visuel très spectaculaire, à l'image du spectacle aérien qui a causé la mort, et qui n'est suggéré que par une seule image : "une mer de flammes" (image récurrente de Rammstein : l'eau et le feu mêlés).
Le résultat immédiat : "DU sang se fige" (génial raccourci qui fait image, photo).
"Des mères hurlent" : après la stupeur, la fixité, du premier moment si soudain, le son explose en hurlements, avec la même fulgurance que celle de l'avion qui a transpercé la figure du Coeur et est venu bouleverser la contemplation béate.
L'apparition du pluriel figure la propagation de la destruction du feu. Et la tonalité émotive du dernier vers de la 1ère strophe se développe : ce ne sont pas seulement des femmes, mais des mères, celles de l'enfant de la première strophe.
3ème strophe :
Le résultat du feu qui est passé. Un constat froid, impersonnel : "UN charnier", il ne reste de l'homme que de la chair brûlée, tout ce qui était personnel (homme, enfant, mères) a disparu dans l'indifférencié.
Fermeture :"il n'y a pas d'issue", "Kein Entrinnen", que je traduirais par "aucUNE issue", pour accentuer le parallèle dans l'impersonnel ein/kein.
Le résultat est implacable, il ne reste rien : "plus un oiseau ne chante" , "kein Vogel singt mehr" : aucUN oiseau ne chante plus. Image récurrente, de nouveau, chez Rammstein, pour exprimer la déréliction sur des modes, registres, divers (cf. "Ohne dich" )
La chanson se ferme sur cette représentation : aucune issue, kein Entrinnen.
Le matériau impersonnel que constitue l'humanité ne peut rien contre la puissance destructrice de la nature qui la réduit à rien, avec une totale indifférence. Il ne reste que le soleil qui continue à briller, comme un sourire cruel qui brûle et brille sur le charnier.
La représentation se fond dans les thèmes, modes et images particuliers à Rammstein : tragédie, puissance évocatoire de l'image du feu, froideur dans le constat, avec parfois un léger affleurement, par touches rapides, de l'émotion et de l'horreur (feu et eau mêlés).
Cette chanson a une très grande force évocatoire par l'économie de ses moyens verbaux, le dépouillement syntaxique.
Vampirella z